VIATIQUE : Repenser le club sénégalais pour sortir de l’impasse

Dans une récente sortie publiée par un quotidien de la place, Amara Traoré, l’ancien sélectionneur du Sénégal, appelait à des « assises de nos clubs ». Son appel renvoie à une seule question : quel est le statut actuel du club sénégalais ? Club professionnel ou amateur ? Club de football ou club omnisports. De la réponse à cette question, découlera l’argumentaire permettant de faire bouger dans le bon sens le sport sénégalais et le club qui en est son expression la plus achevée.

Qu’est devenue la réforme Lamine Diack visant à regrouper les clubs autour d’entités fortes, fédératrices de toutes les disciplines sportives pratiquées au Sénégal ? Que sont devenus les clubs omnisports forts et dynamiques regroupant les sportifs et les supporters autour d’un idéal commun et d’une ambition partagée? Que reste-t-il de ces entités phares qui agrégeaient toutes les disciplines et fédéraient tous les sportifs autour d’une même plateforme ? Que sont devenus ces présidents de clubs disposant de moyens conséquents et de carnets d’adresses garnies leur permettant de s’ouvrir toutes les portes ? Où sont ces hauts dirigeants, capitaines d’industries, sages reconnus pour leur probité et leur connaissance du mouvement associatif que les sociétaires n’hésitaient pas à investir de tous les pouvoirs ? Que reste-il de ce format architectural du club sénégalais avec des présidents tout puissants ayant sous leur autorité des présidents de sections engagés et entreprenants ?

Que reste-t-il des disciplines « mineurs » comme l’athlétisme, le hand-ball, le volley-ball et les arts martiaux qui faisaient le bonheur de tous les adeptes des clubs pluridisciplinaires. Des entités où tout sportif pouvait trouver un espace d’expression pour son talent ; où chaque passionné du mouvement sportif pouvait adhérer volontairement et spontanément en signant un engagement sous forme de soutien financier et moral au club.

Point d’ancrage de l’ensemble du mouvement sportif des années 1970, cette  réforme n’est-elle pas morte de sa belle mort ? Ne l’avons-nous pas enterré avant la lettre, au fil des ans, au nom d’une crise économique longtemps choisie comme prétexte. Où sont les textes qui l’encadraient et qui  permettaient non seulement d’avoir de grands clubs avec des équipes de football compétitives, mais également des disciplines fortes comme l’athlétisme, le basket-ball et le hand-ball qui nous ont valu des satisfactions sur plusieurs terrains d’Afrique et du monde ?

A voir ce qui se passe aujourd’hui au sein de nos clubs sportifs, on peut s’interroger sur l’usage ou la compréhension que les gens ont eu de cette réforme. Certes le contexte économique et social a changé. L’Etat naguères omniprésent, n’est plus le seul maitre à bord. La décentralisation et le transfert des compétences ont permis à d’autres acteurs d’émerger et d’accompagner les pouvoirs publics dans la prise en charge du sport. Ces nouveaux acteurs, collectivités locales, secteur privé, mouvement associatif, se devaient de relayer l’Etat dans ses fonctions régaliennes et mieux rapprocher la pratique du sport des sportifs eux-mêmes. Mais, ont-ils véritablement assumé ces pouvoirs en tenant compte des nouvelles réalités ? Rien n’est moins sûr.

Quand les clubs régionaux, émanations d’une volonté collective, disparaissent au profit de nouvelles entités sorties de la tête ou de la (poche) d’un mécène on peut s’interroger sur la viabilité du secteur. L’initiative privée, volontaire et engagée est certes une bonne amorce pour relancer le sport sénégalais, mais elle le serait davantage si elle était portée et accompagnée par un élan populaire comme on le constate dans la lutte et les « Navetanes ». Quand des disciplines comme l’athlétisme actuellement en agonie, le handball obligé d’aller chercher ses joueurs à l’étranger, le basket en perte de repères et les arts martiaux qui résistent désespérément, deviennent orphelines, on peut se demander si ce n’est pas à cause de la perte de ce point d’ancrage qu’est le club omnisports. Eclaté en mille morceaux, le club sénégalais voit toutes ses disciplines sportives disparaitre au fil des ans. Très peu disposent encore de sections de football, basket, handball, volley-ball qui en faisaient des entités pluridisciplinaires. Ceux qui en disposent encore ne les alimentent plus comme par le passé, faute de moyens, de motivation et d’ambition. L’exemple le plus patent est l’athlétisme qui est de plus en plus délaissé par les amateurs car abandonné par les sportifs qui n’ont plus la motivation de pratiquer un sport sans intérêt pour le public. Maintenant, on focalise tout sur le football. Quand des écoles de football qui ont vocation de former de jeunes talents et de les mettre à disposition se trouvent obligées de jouer les premiers rôles dans le championnat professionnel, on peut s’interroger sur l’esprit de cette loi. Où sont alors les écoles de basket, de handball, de volleyball, d’athlétisme et autres ? Existe-t-il des mécènes pour les prendre en charge et un élan populaire pour les accompagner comme le font si bien les amateurs de lutte ? Ne faut-il pas revenir à l’esprit de la réforme de 1969 dont l’objectif était d’unir nos forces, nos moyens et nos énergies?

Lors de ses dernières sorties, le président Diack insistait sur la structuration du football professionnel au Sénégal, la création d’une la base populaire et affective à travers les supporters, la formation des jeunes et les infrastructures pour lesquelles l’Etat a déjà beaucoup investi en terme de stades régionaux. Ce regard peu reluisant devrait nous amener à une introspection, voire une autocritique. S’il est vrai que l’Etat a consenti d’énormes sacrifices pour créer des infrastructures sportives à travers le pays, des stades de football en particulier, force est de reconnaitre que cet élan n’a pas été accompagné par un mouvement sportif créatif et imaginatif capable de mobiliser des ressources pour le sport. Partout, c’est la même rengaine, les mêmes lamentations, les mêmes plaintes : « L’Etat ne nous aide pas ». Au-delà des infrastructures qui relèvent des prérogatives des pouvoirs publics, les moyens du sport devraient provenir, pour l’essentiel, du mouvement sportif lui-même qui par son engagement et imagination, devrait pouvoir mobiliser des ressources sous une forme ou une autre. C’est ce qui se fait dans tous les pays du monde.

Certes, le Sénégal ne dispose pas d’industries fortes ou de sociétés prospères capables d’accompagner l’ensemble du mouvement sportif, mais il dispose de ressources humaines aptes à se mettre au service du sport à travers des activités génératrices de revenus. Les secteurs de l’agriculture, de l’agroforesterie, de l’agro-industrie et, tout récemment, le secteur minier peuvent être de véritables pourvoyeurs d’emplois et de solutions pour une redynamisation du sport. Il convient seulement d’adapter notre politique sportive à nos réalités qui ne peuvent pas être les mêmes que celles des pays développés. L’Etat s’y attelle certes, mais ses efforts doivent être relayés par les clubs dont la capacité de mobilisation et l’impact sur les populations sont tels qu’ils doivent s’inspirer du mouvement « Navétanes ». Comment récupérer cet élan populaire circonscrit en principe sur trois mois de vacances pour en faire un mouvement soutenu et permanant au profit des clubs professionnels ? Telle est la question à laquelle il nous faudra réponde comme nous y invite le président Lamine Diack.

Entre les « Navétanes » et le football professionnel, il ne saurait y avoir ni concurrence ni chevauchement. Les « Navétanes » étant une activité récréative circonscrite dans le temps et dans l’espace (trois mois de vacances) ils sont surtout destinés aux associations sportives et culturelles (ASC) à but non lucratif.

Naturellement, la réponse à cette crise ne se limite pas à une simple restructuration des clubs. Elle va bien au-delà pour prendre en compte la formation des jeunes, valoriser le sport local, du village à la région, en passant par l’arrondissement, le département. C’est sur la base de ce schéma architecturel que le club sénégalais pourra aller vers l’excellence. Ce que nous souhaitons vivement.

Par Mamadou Kassé

 

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